L’expertisme

J’entends par expertisme : une galaxie d’organismes, de collectifs ou de corporation de personnes ayant des connaissances scientifiques ou techniques spécifiques, une grande habileté, un grand savoir-faire dans une profession, une discipline, acquise grâce à une longue expérience.

Le futur immédiat aux mains de l’expertise et du capitalisme

Nous sommes dans une situation semblable mais différente qu’après la guerre de 14-18 où le socialisme n’était pas le garant contre la barbarie. Le fascisme surgit alors de l’hécatombe de la grande guerre ou les prolétaires sur les champs de bataille allaient à la mort un chant d’esclaves aux lèvres comme l’écrit Rosa Luxembourg. Puis la crise économique aidant les extrémismes, le fascisme, l’Allemagne et son peuple confient leur avenir un sauveur : Hitler.

Aujourd’hui, les peuples, avec la crise qu’ils subissent sont prêts à confier leur avenir à des formes diverses de dictature : pseudo démocratique, technologique, culturelle, idéologiques, religieuse. Ces diverses formes de fascisme mentent au peuple.

Ces outils idéologiques sont ceux du capitalisme, lequel a exproprier les savoirs du prolétariat et autres classes sociales. Ils servent la globalisation financière en instaurant des régimes en collusion avec l’oligarchie productiviste. Guerre permanente, idéologie du fascisme pour la conquête hitlérienne du monde ou aujourd’hui destruction créatrice du capitalisme à la conquête de la globalisation sont de courants idéologiques de même essence.

Ils sont là comme le gardien d’un système mondial d’exploitation des ressources de la terre et de l’humanité. Cette classe des capitalistes mondiaux exploite ces ressources avec une étonnante irresponsabilité sur le devenir de la planète et des hommes. Sa guerre permanente ou destruction créatrice a engendré et engendrera encore bien des catastrophes écologiques, climatiques et humaines.

Aujourd’hui ce savoir qui était auparavant partie inhérente des classes sociales est entre les mains d’experts au service de l’oligarchie mondiale. Ces experts sont en général des « Antzug prolétaires » (prolétaires en costumes) (qui comme le lumpenprolétariat – prolétaire en haillons –  ne possède pas les moyens de production) au service du productivisme. Se mettant mentalement au niveau de leurs commanditaires, ils défendent les intérêts de la classe de capitalistes au même titre que les traders dans les domaines de la bourse et de la spéculation. Confiant ses intérêts à ce prolétariat acheté, c’est en ce sens que la classe de capitalisme globalisée se dédouane de ses responsabilités dans tous les domaines.

Tous ces experts, au même titre que le lumpenprolétariat pour les dictatures, mais aussi pour les démocraties manipulées, sont une source de garantie, une protection juridique internationale pour l’oligarchie financière globalisée, faisant payer ses gâchis, ce comble d’irresponsabilités catastrophiques aux peuples et aux nations.

Historiquement en France, l’expertise dans les domaines de l’industrie lourde, de l’automobilisme, de la pétrochimie, des équipements était dépendante d’entreprises et de grands corps d’État, aujourd’hui elle est dépendante en grande partie des entreprises privatisées. En France, la gestion des affaires publiques et économiques est, en général, entre les mains de l’École Nationale d’Administration. C’est le corps des mines créé fin du XVIIIe siècle pour l’exploitation des mines qui a le plus de prérogatives dans les décisions.

Accompagnant la révolution industrielle, il étend son champ d’expertise et d’intervention a tout ce qui a trait à l’industrie, à l’économie et au social, cela dans une fonction administrative de service public et d’intérêt général.

Il y a aussi le corps de polytechniciens dont l’école a été créée en 1794. Napoléon donne en 1804 un statut militaire à l’école. En 1970, elle devient un établissement public sous la tutelle du Ministère de la Défense. À la sortie de l’école, les diplômés de l’X peuvent travailler dans plusieurs directions selon leur choix : développement de l’énergie nucléaire, conquête de l’espace, numérique, finance, nouveaux moyens de transport. Ils sont aussi très présents dans les organismes de recherche scientifique et ils participent activement à toutes les activités du pays, industrielles et de services, de l’armée, sans oublier la politique, la culture et le sport.

Quant au corps des Ingénieurs des Travaux Publics de l’État (ITPE), il désigne les fonctionnaires diplômés de l’École Nationale des Travaux Publics de l’État (ENTPE). Cette école a pour ancêtre l’école des ponts et chaussées.

C’est Colbert qui institue en 1661 un corps chargé de construire et d’entretenir les ouvrages publics. Presque cent ans plus tard le 17 décembre 1747 est promulguée une ordonnance pour la création de l’École des Ponts et Chaussées avec ses 50 premiers élèves.

Aujourd’hui, l’expertise est alimentée par une myriade de sociétés, de consultants, de spécialistes de tous bords et de toutes écoles qui profite de l’externalisation de service d’entreprises, de grands groupes, de collectivités et de services de l’Etat. Souvent, on retrouve dans l’expertise des individus qui n’ont qu’une formation spécialisé dans un domaine précis comme depuis peu les cabinets de contrôle d’appartements mis à la vente et qui n’ont que peu de titres et peu d’instruction, sinon une spécialisation poussée par un organisme de formation.

Valeurs et validité de l’expertise et de « l’expertisme»

Selon ma définition, pour mieux comprendre la place qu’a prit l’expertisme, satellite actuel de l’industrie en général et de myriades d’entreprises, de l’État, des Collectivités locales, etc., bref, de l’ensemble des structures économiques et sociales des sociétés humaines, il nous faut en venir à son origine. D’abord, la racine latine du mot expert selon le dictionnaire en ligne Atilf du CNRS vient de : « Espert », du latin classique et d’ « experts » qui a « éprouvé, qui a fait ses preuves », le participe passé de experiri exprimant « éprouver, faire l’essai, tenter de réaliser, » expert par réfection étymologique.

Le mot évoluera à partir de bâtisseurs d’Eglise et de Cathédrales par « espère », « alerte, adroit » et dans le l’art de la guerre par expert de bataille

Le mot expert est aussi associé à la guerre, aux spécialistes en batailles et en stratégies de guerrière. Aujourd’hui, le chinois Sun Tzu qui écrit entre le Ve et le IVe siècle avant J.C. sur l’art de la guerre est plus adopté par les stratégies de conquêtes économiques que Clausewitz étudié par Karl Marx et Engels.

Cette politique de conquête de potentiel est illustrée par Jean-François Phelizon, l’auteur de Relire l’art de la guerre de Sun Tzu (Economica, 1999) et Directeur Général Adjoint de Saint-Gobain, qui évoque les OPA amicales, véritables illustrations des idées de Sun Tzu. « Convaincre la partie adverse qu’elle a perdu la bataille est la meilleure façon de vaincre. Une bataille coûte toujours très cher. Bien entendu, les entreprises ne font pas la guerre, mais les confrontations sont souvent fortes. Et vendre son entreprise n’est pas forcément non plus synonyme de perdre. » (2007, http : //www.journaldunet.com)

On se retrouve là sur la trifonction de Dumézil, qu’il a découverte dans la mythologie des civilisations indo sino européenne, adaptée à la société actuelle. L’expertise économique et ses agents consultants sont ici des prêtres de la communication pour influencer l’adversaire. Dans ce genre de confrontation, le stratège, le guerrier doit avoir une forme d’attaque directe.

Il ne peut que trancher dans le vif pour parvenir à ses buts ou au but de son commanditaire, car l’économie dans le monde actuel est en constant mouvement contradictoire et la rapidité est synonyme d’efficacité. Il faut connaître par avance la faille de l’entreprise adverse, l’analyser pour en faire un diagnostic et agir protocolairement et placer les sangsues aux places appropriés. Reste que c’est le peuple de producteur-consommateurs qui subit les dégâts des conflits.

Alors, comme le corps humain, ouvrir la plaie à son point faible, malgré sa force, avec une épée. Le choix de l’épée n’est pas fortuit, car cette arme représente d’abord le symbole de l’État militaire. Elle est synonyme de vertu, de bravoure ainsi que de puissance. Les premiers experts viennent des grandes écoles et la porte lors de défilés ou de cérémonies.

En franc-maçonnerie

Le Franc maçon expert porte aussi une épée qui est un signe de respect, un signe de destruction et de renaissance pour les initiés, un signe de reconstruction dans la paix, l’équilibre a deux fils et la vérité de soi. Le genre d’épée de l’expert se déduit soit de la forme de l’arme, soit de l’office de ce dernier. Lame pointue ou courte, large ou effilée, plate ou à double fil coupant du moins, en donne-t-elle l’impression de loin. Cet officier la tient de façon quasi constante même assis, et il ne s’en sépare que rarement, quand il est debout. Il s’agit d’une arme offensive qui tranche. C’est-à-dire un glaive de combat. Le glaive du frère expert n’est ni une épée d’opérette ni un canif, cet instrument est un symbole parmi d’autres symbole.

L’expertise au service de la justice, de la médecine

Pour l’expertise judiciaire et son symbole la balance, la flèche du balancier est une épée. L’épée est aussi signe de lumière, d’éclair, signe suprême, le symbole de la croix pour les chevaliers et les héros chrétiens. Ainsi, l’épée est le signe de la justice, comme le caducée le signe de la médecine qui est aussi un signe d’expertise. Le symbole du caducée est l’un des plus anciens. C’est celui d’Hermès le messager des dieux, guide des êtres dans leur changement d’état.

Les deux serpents qui entourent un bâton ou une massue en sens inverse ont un double aspect symbolique : l’un magnifique, l’autre maléfique. Le caducée représente alors, à la fois, l’antagonisme et l’équilibre.

Les bases historiques et mythologiques de l’expertisme ainsi traduites sont perverties. Aujourd’hui, cet ensemble d’organisme doit rassembler des personnes expertes chargées de faire des examens, des études diverses, des constatations ou des appréciations. Les entreprises et autres collectivités leurs externalisent un travail qui était leur et appartenait auparavant à leur salariés. Cela en vue d’apporter aux personnes, aux structures sociales, aux entreprises, aux industries, aux collectivités, au service de l’État, aux États, aux organisations internationales qui ont commandé les expertises des solutions tranchantes ou souples selon la demande des commanditaires et les problématiques à résoudre.

C’est-à-dire des solutions pour contrer un mouvement empêchant le fonctionnement ou la communication normale de ces entités dans leurs buts à atteindre. Ces personnes expertes le sont normalement dans tous les domaines sociaux, techniques, de la recherche répertoriées et reconnues comme telles. Dans la continuité de cet aspect, la communication est tout à fait exemplaire sur les tâches, gestion, organisation, production à expertiser par l’empreinte de celle-ci sur l’opinion. C’est par cette médiatisation que cette analyse concourt à la valeur et à la validité de l’expertise.

L’expertise dépend donc de la valeur des personnes, de leurs capacités et de leurs personnalités dans leurs représentations tout autant que de la valeur de l’expertise. Ils sont aussi des initiés à la différence du public qui subit les échos médiatiques de cette confrontation (par exemple au sujet des biocarburants) sans en connaître les tenants et les aboutissements. Nous constatons alors que la valeur d’une étude qui est prise en compte par l’opinion et par les politiques, qu’elle soit fausse ou non dans son calcul, sera positive ou négative autant qu’elle ait été portée par des collectifs. Dès lors, on peut dire que si l’expertise s’inscrit dans un ou des collectifs, elle devient une valeur, une tradition et la tradition sert à transmettre. Comme nous l’avons déjà écrit, les experts sont une sorte de nouveaux prêtres, des « sachants », possédant la connaissance et pouvant transmettre. Ce sont des personnes ressources sur lesquelles les commanditaires vont pouvoir se reposer tant qu’ils ont confiance en eux. Ces experts sont donc les bienvenus. Pour certaines entreprises ou collectivités, selon la complexité sociale du marché à résoudre ou du moins à réguler ils peuvent alors être reconnus comme des sauveurs.

Cela revient à une autre forme du complexe de puissance ou le cadre qui n’a pu avoir la place qu’il pensait mériter dans son entreprise, à travers ce métier de consultant, va pouvoir exercer un métier où son égo sera le même que s’il était chef d’entreprise. Chez certains cadres « ces projets et stratégies passent à un certain moment par la quête de positions dans les entreprises et, à d’autres moments, par le développement d’activités de conseil plus du moins indépendantes et relevant d’une façon plus générale de ce qu’il est convenu d’appeler « l’entrepreneuriat cognitif » (Perez Yves André, 2005, p. 20, le métier de consultant, édition Maxima, Paris, 319 p.)

La validité de l’expertise est peut être mise à mal suivant l’idéologie. Ce qui fait que sa validité ne peut être objective d’un point de vue scientifique puisqu’interprétée différemment. L’expertise est donc valide pour la raison pour laquelle elle est commanditée, elle est un outil, une énergie pour le mouvement contradictoire d’évolution ou d’involution dans le sens de déconstruction-reconstruction. La validité de l’expertise actuelle et de son statut pose donc question quand elle semble plutôt plus proche du mercenariat (consultants, free-lance, intervenants multiples, etc.), ou plus proche de la « triangulation du travail temporaire »[1] que de l’expertise scientifique. Pour qu’il y ait une validité impliquant une reconnaissance la plus scientifique, c’est sur l’expertise médicale qu’il faut prendre exemple. La médecine ayant une habitude des processus experts depuis des siècles sait apporter des réponses prescriptives aux maladies par l’expérience acquise au sens strict protocolaire et scientifique de la médecine dans le diagnostic et non pas dans le cas d’affaire liée au commerce ou à la quête d’honorabilité (complexe de puissance) ne respectant pas cet esprit scientifique (ex : sang contaminé).

L’expertise médicale est aussi collective avec une obligation et une déontologie d’échange avec les patients et entre médecins dans la recherche de traitement. Mais non seulement, car l’action sociale et collective sur la santé, le vivant, a toujours obligé le corpus médical et l’industrie s’y rapportant à une évolution. Les chercheurs de l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) l’ont bien compris. Ils ont mis en place un processus d’expertise collective par une diffusion des connaissances sur les implications collectives de la recherche. Ce qui s’applique aux problèmes biomédicaux peut tout à fait correspondre aux autres domaines de l’expertise. Il paraît essentiel à Jean Claude Ameisen, Médecin, Chercheur, Président du Comité d’éthique de l’Inserm que la collectivité puisse parvenir à une forme de réappropriation de la signification et des implications des avancées scientifiques.

Il soutien que pour penser l’après expertise « aucune société ne peut durablement faire l’économie de l’exercice de la responsabilité, c’est-à-dire de l’obligation de choisir et d’assumer ses choix, sans courir le risque de refuser, un jour, d’adhérer à un avenir qui lui aura été imposé et qu’elle n’aura pas elle-même construit. (…) Être responsable, c’est choisir librement, à partir de la meilleure information possible, mais sans jamais pouvoir être sûr de l’avenir, et en acceptant la possibilité d’avoir, plus tard, à réviser ce choix. La notion de consentement informé, est une des valeurs sur lesquelles a été fondée la pratique moderne de la recherche biomédicale, et, plus récemment, la pratique même de la médecine. »

« Je pense qu’il serait important de réfléchir à la transposition, au niveau collectif, de cette notion individuelle de consentement informé. L’expertise, comme la médecine, devrait essayer de concilier au mieux deux exigences souvent contradictoires :

  • le devoir de non-abandon et l’assistance à personne (ou collectivité) en danger,
  • le respect de l’autonomie et de la liberté de la personne (ou de la collectivité)

Seule l’urgence peut justifier la prescription sans consultation préalable. Il faudrait, à chaque fois que c’est possible, réaliser les expertises en amont, en dehors du contexte de l’urgence. »

On peut appliquer cela aussi au niveau de l’économie, l’écosystème et du réchauffement de la planète. Lorsque l’on regarde la crise phylloxérique à la fin du XIXe siècle si les scientifiques agronomes de l’époque avaient attendu les décisions de l’Académie des sciences, le vignoble français n’existerait plus. Ce sont les risques d’une éventuelle disparition de la vigne qui ont modifié l’action sociale des viticulteurs et des scientifiques.

Peut-être que la conscience collective n’est pas encore assez forte par rapport aux risques à venir pour qu’un déclenchement de sauvegarde véritable de la nature et de l’homme se fasse. Pourtant, depuis longtemps de nombreux scientifiques avertissent les pouvoirs publics que ce soit en Europe ou dans le monde afin de prendre garde aux éventuelles modifications de l’écosystème de la planète. Cette sauvegarde est la nôtre. En 1943, Vernandsky écrivait déjà : « La surface de la planète est en train d’être bouleversée. Un processus d’épanouissement turbulent est en cours dans l’enveloppe biosphérique de la Terre, et l’on peut s’attendre que la suite de ce processus prenne des proportions gigantesques. »

Comme dans le domaine de la santé, il est nécessaire de revoir l’évaluation des risques économiques et industriels. La pensée complexe, innovante et l’expertisme doivent être parmi le peuple et non pas au service du productivisme, de la finance et de l’ irresponsabilité de l’oligarchie financière internationale.


[1] Légalisée par la France pour la première fois au monde en 1971, suite aux accords RMO-CGT de 1969, la triangulation de travail temporaire est la mise à disposition, par contrat commercial à une entreprise utilisatrice, et ceci, par une société de placement, de personnel pour des temps courts.

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