JEAN CHAMBRIN, un ingénieur rouennais au Brésil. Mésaventures de l’inventeur du moteur à eau au pays des betteraves.

 

L’affaire Chambrin dans les années 1970 aurait dû interpeler les industriels français. Ainsi cet ingénieur rouennais n’aurait pas été obligé d’expatrier son idée au Brésil, mais avec son pays l’importer. Il dut renoncer à la France, son pays de cœur !

En effet, le 20 août 1979, en première page du Havre Libre on pouvait lire : « Le moteur à alcool d’un rouennais exploité… au Brésil. » (…) « L’industrie automobile brésilienne va produire à partir de l’année prochaine, 300.000 véhicules consommant de l’alcool mélangé avec de l’eau  » (…)

Effectivement en juillet 1979, Fiat Automóveis S.A lance sur le marché intérieur brésilien la première voiture au monde fabriquée au Brésil dans l’Etat du Minas Gerais, fonctionnant à l’éthanol de cannes à sucre. La Fiat 147 compact est arrivée chez les concessionnaires quatre mois après les 16 premières stations délivrant de l’alcool combustible. (19/07/09 globo.com)

C’est à travers l’enquête et l’analyse des mésaventures de cet inventeur, le Rouennais Jean Chambrin, que je montre les tensions qui règnent entre les tenants de l’hyperspécialisation de l’industrie française de l’époque et les politiques voulant relancer la filière alcool, pétrole vert français.

Toujours d’actualité en ce début du XXIe siècle cette hyperspécialisation, aujourd’hui globalisée, dans son immense culpabilité quant au changement du climat, freine le développement des énergies renouvelables, sauf si ces filières font partie de son industrie. Elle met en cause l’avenir climatique de la planète et des peuples… La baisse actuelle du prix du baril de pétrole a ses raisons là aussi !

 

 

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Mon idée de départ, entre autres, pour parvenir à cette affaire Chambrin est que l’alcool est un produit naturel transportant de nombreux effets, disons de l’estomac aux véhicules. L’homme l’a produit et l’a transformé en un produit cultuel, médical, culturel et industriel.

Matière première, enraciné dans l’esprit de l’homme, ce produit ressemble à un attelage, un médian qui a un lourd ascendant sur la santé des individus, mais il a aussi participé à la construction sociologique, industrielle et politique de nos sociétés occidentales et orientales.

En effet, le vin et les boissons fermentées, issus de la révolution du néolithique, sacralisés par les proto religions, est distillé avec l’alambic, d’abord pour découvrir l’esprit de vin par les prêtres, soigner avec l’eau de vie par les médecins et les apothicaires, puis utilisée comme boisson, et enfin comme matière première industrielle. Cette technique de l’alambic devient l’art distillatoire, puis distillation industrielle. Il y a filialisation entre cette technique et l’utilisation de la biomasse à travers les plantes fermentescibles, le raffinage du pétrole et le raffinage de la biomasse.

C’est le raffinage contemporain, avec la politique de rupture du développement durable, qui me fait réfléchir au raffinage de la biomasse pour un mixe énergétique futur.

La Normandie et la Seine Maritime sont des espaces géographiques et historiques comme la ville de Villedieu les Poêles d’où a émergé dés le 12ém siècle avec les chevaliers de Malte l’art distillatoire français et avec Phillipe Lebon, en 1793, la distillation de bois pour produire du goudron pour la marine du Havre dans la forêt de St Étienne du Rouvray, avec les inventions de son thermo-lampe et son moteur à gaz (déjà). Ainsi historiquement le début de ce processus industriel normand a conduit au raffinage du pétrole, à la recherche universitaire et au développement des biocarburants.

Je prends comme témoin, d’un genre anecdotique, Jean Chambrin, inventeur d’un moteur eau-alcool à Rouen en 1974 dans l’évolution technologique du raffinage.

D’autres témoins sont pris en exemple pour leur participation politique à la création de la filière des biocarburants.

En 1989, M. Charles REVET, Sénateur, premier Président de l’ADER (Association pour le développement des Énergies Renouvelables) en Seine Maritime et un ancien Premier Ministre et Ministre des affaires étrangères, Laurent FABIUS qui a mené une politique aidant au développement industriel des biocarburants dans les années 1990.

C’est après la guerre 14-18, mais surtout après 1939-1945 qu’il y a rupture énergétique de la production de l’alcool matière première en France.

De cette histoire faite d’indépendance politique et énergétique, de conflits entre les viticulteurs, les betteraviers et les pétroliers, émerge avec le nucléaire, le paradoxe énergétique français que l’on connaît aujourd’hui.

Pour autant, l’industrie de distillation française a pendant ce temps de purgatoire son terrain d’essai ailleurs, au Brésil. Un retour technologique en France se fait aujourd’hui avec l’E85 ou super éthanol avec 440 stations.

Le rôle du symbolisme

Le symbolisme des biocarburants est important. Que ce soit l’alcool de vin, de betteraves, de maïs ou autres fruits ou graminées ou les huiles estérifiées avec des alcools (méthanol ou éthanol) pour les moteurs diesel, ou encore les biocarburants de deuxième génération (BTL ou biomasse to liquid), il est issu d’un ancêtre commun agricole.

Cet ancêtre commun, c’est la viticulture et l’agriculture, l’élevage de plantes et de céréales et leur sacralisation religieuse par les boissons alcooliques, boissons des dieux, boissons d’immortalité.

Opérateur social, technique, économique et politique, le symbolisme de l’alcool est énigmatique.

Il est fait de contradictions entre bienfaits et méfaits avec l’alcoolisation de masse, l’alcoolisme et l’alcool matière première énergétique industrielle.

Je reprends aussi le rôle du symbolisme de la tri-fonction de Georges Dumézil dans les civilisations indo européennes (1er fonction : sacerdotale, liée au sacré / 2éme fonction : guerrière / 3éme fonction : lié à la fécondité, à la production-consommation, aux agriculteurs, éleveurs, artisans et commerçants) pour l’adapter au concept du développement durable avec ses trois colonnes (environnementale, économique, sociale et sanitaire).

En effet, dans la colonne environnementale, se situe un aspect mythique ou sacré, ce qui est à respecter, à vénérer.

Dans celle de l’économie se situent la compétition, le combat, les conflits économiques et guerriers. Pour la troisième, on retrouve la masse de producteurs et la santé.

S’ouvre donc au niveau international une mutation énergétique et par conséquent économique dans ce nouvel eldorado, paradigme scientifique, mais aussi terrain d’essai qu’est la biomasse de la planète.

Il y a trois grands axes dans l’exploitation de la biomasse :

1. Les bioénergies avec les carburants de première génération sans utiliser la plante entière (fermentation des sucres, huiles), la deuxième génération avec les plantes entières et toute la biomasse (Plantes, animaux) et la troisième allothermique (se dit d’une réaction chimique qui doit être entretenue à l’aide d’une source de chaleur extérieure)

2. Les biomatériaux, bioplastiques, matériaux dans la construction de bâtiments ou industrielle (fibres et bois).

3. Enfin la chimie dont la matière première, le pétrole, peut être remplacée par les végétaux et les alcools pour la chimie de synthèse avec un plus grand choix de molécules (médicaments, pneus, plastiques, tensio-actifs, savons, lubrifiants, etc.).

Des risques existent.

Le premier est que l’on assiste à l’industrialisation de la biomasse en tant que matière première et la biomasse c’est le vivant.

Le rationalisme issu du machinisme du XIXé siècle et du technicisme actuel peut-il exploiter cette biomasse en respectant ce vivant ? L’homme dans ce rationalisme a-t-il la capacité scientifique, technique et philosophique de respecter cette nature ou va-t-il par esprit de puissance issu de ce rationalisme se prendre pour un surhomme ?

Pour après le pic de pétrole, avec les biocarburants et le bioéthanol, les majors pétrolières combattent et se placent pour intégrer l’hypothétique bouquet énergétique futur à leur industrie. Et peu importe le prix du baril de pétrole qui n’est qu’un avenant productiviste épisodique dans les conflits d’intérêts et technologies politiques planétaires.

En effet, les parcs automobiles américains, brésiliens et mondiaux carburent majoritairement à l’essence quand pour l’Europe, c’est le Diesel. Et l’alcool carburant peut remplacer l’essence ou se mélanger sans problème.

Ce processus contingent lié à l’actualité sur les biocarburants me mènera à de nombreuses questions dont celle de l’échec de Jean Chambrin qui s’est expatrié au Brésil et qui a été dévalorisé dans ses recherches par nombre de personnes et par le pouvoir politico-industriel après le premier choc pétrolier de1973, lui qui voulait aider son pays par son invention : le moteur à eau et alcool.

À travers cet exemple sont montrés les liens et la place de la France et d’un département, la Seine-Maritime dans la recherche d’un développement des biocarburants et de techniques correspondantes. Des pistes existent entre le développement et la création de la recherche universitaire sur la motorisation à Rouen juszqu’à aujourd’hui avec le pôle Movéo, avec l’installation du Coria, laboratoire d’aérothermochimie créé en 1975 par des chercheurs venant de l’ancien laboratoire de chez ESSO et l’affaire Chambrin. Enquête et analyse sont faites sur le lien de cette tentative de développement, le discours politique et l’expertise. On remarque ainsi à travers l’expertise et ce discours que l’avenir énergétique pour le futur reste aléatoire. Cette analyse me conduit dans ma thèse soutenue en 2010 à réfléchir sur les trois générations de biocarburants et la chimie verte. Est-ce qu’une nouvelle expertise en fonction d’une exploitation respectueuse de la biomasse serait en train de naître ? Cela n’est pas évident compte tenu des tensions entre la pétro-industrie, l’agro-industrie, l’agriculture bio et l’expertise dans sa validité.

Pourtant dés le années 70 dans ce respect à Rouen, l’inventeur Jean Chambrin fait des recherches d’adjonction d’eau sur le fonctionnement des moteurs de véhicules de transport, de foyers de chaudières, sans changer fondamentalement de technologie. Il utilise de l’alcool, entre autres, comme carburant pour faire des économies mais aussi pour préserver l’environnement. Il pensait, par son procédé, retirer l’hydrogène de l’eau comme dans la pile à combustible. On peut remarquer à travers l’histoire, qu’à chaque fois qu’une rupture sociologique se produit, soit dans son expansion ou sa réduction, des individus se mobilisent pour inventer ou innover de nouveaux procédés. Jean Chambrin est l’un de ceux-là. Décédé au Brésil, à titre posthume, il mérite la légion d’honneur.